Syndicat des
enseignantes et enseignants
du Cégep de Rimouski
Centrale des syndicats du QuébecFérération des enseignates et enseignats de CEGEP

Le piètre état du réseau des CPE

Benoît Collette, enseignant de science politique

Le sujet de cet article m’est venu lors du dernier Conseil général de la CSQ, durant lequel l’économiste de la centrale nous a dressé un portrait sombre de l’état du réseau des Centres de la petite enfance (CPE). 

Au Québec, depuis la création du réseau en 1997, alors que Pauline Marois était ministre de l’Éducation, le taux de participation au marché du travail des mères d’enfants de 0-5 ans a augmenté de 64 % à 80 % en 2018, alors que le taux est passé de 67 % à 71 % ailleurs au Canada1. Les mesures mises en place par le gouvernement (CPE et RQAP), ont permis de réduire l’impact de l’interruption de carrière pour les mères, la différence de revenus des mères et des femmes sans enfant s’estompant après 4 ans au Québec, contrairement à 12 ans dans le reste du Canada2

Un service essentiel négligé...

Malgré les retombées concrètes, l’avenir semble moins rose. Le ministère de la Famille estime qu’il y aura une hausse de 18 000 du nombre d’enfants de 0-3 ans au Québec d’ici 2024, alors qu’au 31 décembre 2018, 36 % des bureaux coordonnateurs des CPE étaient en déficit de places3. Il y avait 46 000 enfants sur la liste d’attente La place 0-5 en 2019, liste qui ne cesse de s’allonger4. Le réseau a connu sa première rupture de services l’automne dernier et une lettre a été signée par 7600 parents pour dénoncer la situation5

Selon l’Association québécoise des CPE (AQCPE), plus de 1000 éducatrices ont quitté le réseau depuis mars 2020, et 70 % des répondantes à un sondage interne ont indiqué que leurs besoins en remplacement ont augmenté et que ces besoins se maintiendraient dans le temps6. Comme si la situation n’était pas déjà critique, le nombre de diplômées dans les programmes de la petite enfance (DEC et AEC) a chuté de plus de 900 entre 2013 et 20197. Une des causes de cette importante diminution est la faible rémunération des éducatrices. Selon le ministère de l’Éducation, en 2018, le salaire horaire moyen des éducatrices se situait au 42e rang sur 55, alors que 89 % des DEC offrent un meilleur salaire horaire. Et la situation est pire pour l’AEC (attestation d’études collégiales), qui se situe à l’avant-dernier rang8. Les professions traditionnellement masculines, comme le génie civil ou le génie mécanique, occupent le haut de l’échelle. 

… et ce sont surtout les femmes qui en paient le prix 

La pénurie de places en garderie a des impacts concrets, obligeant des enseignantes (car ce sont elles qui font le sacrifice, pas les hommes) à mettre leur carrière sur pause, le temps de trouver une solution. Quand elles sont précaires de surcroît, les conséquences peuvent être dévastatrices, notamment pour la priorité d’emploi et l’accès à la permanence. L’accès à des services de garde devrait être un des piliers fondamentaux des droits parentaux, sans quoi ceux-ci ne sont que des vœux pieux. Mais les différents gouvernements ont négligé le réseau, pour des considérations idéologiques (le privé est tellement « plus meilleur »...) ou budgétaires (coupures dans le réseau, une courtoisie de Philippe « La machette » Couillard…), si bien qu’il est maintenant en piètre état : manque de places, manque d’éducatrices, métier peu valorisé et nombre d’étudiantes en déclin. 

Je ne vous apprends rien en vous disant que nous sommes en période de négociation en vue du renouvellement de notre contrat de travail. En 2020, comme en 2015, la question des droits parentaux a été un des premiers enjeux abandonnés (tant par la partie patronale que par les centrales syndicales). Or, nous ne ferons pas de gains dans ce domaine, encore une fois. Il n’y a toujours pas d’obligation d’avoir une politique de conciliation famille-travail dans les cégeps, par exemple. Le statu quo ne l’est qu’en apparence, car d’autres éléments sont venus gruger, par la bande, la conciliation famille-travail. Pensons à l’alourdissement de la tâche : il faut travailler plus pour obtenir la même charge individuelle (CI) qu’en 2015. À cela, il faut maintenant ajouter une pénurie de places en garderie...

Alors qu’on se plaint qu’il est de plus en plus difficile de recruter du personnel dans le réseau collégial, il ne semble pas y avoir de cohérence dans les actions. On veut tout faire pour attirer les travailleuses et les travailleurs, mais sans place en garderies, ça devient plus difficile, surtout pour les femmes. Le gouvernement souhaite construire de nouveaux CPE et offrir plus de places, mais si on ne valorise pas suffisamment la profession et qu’on n’offre pas des salaires intéressants et une reconnaissance de l’importance des éducatrices, il sera difficile de renverser la tendance.

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Notes

  1. QUÉBEC, Vérificateur général, Rapport du Vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2020-2021, Québec, ministère de la Famille, 2020, p. 47.
  2. Jim STANFORD, Learning and Child Care in Rebuilding Canada’s Economy after COVID-19, Vancouver, Centre for Future Work, 2020, p. 24.
  3. QUÉBEC, ministère de la Famille, Plan stratégique 2019-2023, Québec, Ministère de la Famille, 2021, p. 17.
  4. Marie-Michèle SIOUI, « 4000 enfants de plus sur la liste d’attente », Le Devoir (29 août 2020), https://www.ledevoir.com/societe/education/584999/garderies-4000-enfants-de-plus-sur-la-liste-d-attente (page consultée le 2 mars 2021). 
  5. Sophie VILLENEUVE, « CPE : comment en sommes-nous arrivés là? », Journal de Montréal (2 décembre 2020), https://www.journaldemontreal.com/2020/12/02/cpe--comment-en--sommes-nous-arrives-la (page consultée le 2 mars 2021).
  6. AQCPE, Pénurie de main d’œuvre dans les services de garde : le réseau des CPE/BC prêt pour des mesures nationales, 9 décembre 2020, https://www.aqcpe.com/actualites/2020/12/penurie-de-main-doeuvre-dans-les-services-de-garde-le-reseau-des-cpe-bc-pret-pour-des-mesures-nationales/ (page consultée le 2 mars 2021).
  7. Hélène MOKA et Roxanne OCAMPO, « Un syndicat signale un manque d’éducatrices diplômées en petite enfance », Le Soleil (26 mai 2019), https://www.lesoleil.com/actualite/un-syndicat-signale-un-manque-deducatrices-diplomees-en-petite-enfance-8f59ded0fc1cb7c1e3e2b8ccde31300f (page consultée le 2 mars 2021).
  8. MINISTÈRE DE L’ÉDUCATION ET DE L’ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR, La relance au collégial en formation technique / 2018, Québec, ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, 2019, 28 pages.